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mercredi 16 juillet 2014

Richesse obscène



Selon le classement 2014 du magazine Forbes, le monde compterait maintenant plus de 1600 milliardaires. À eux, ils possèderaient l’équivalent de 6400 milliards de dollars, soit plus de quatre fois le produit intérieur brut canadien (estimé par la Banque mondiale à 1519 milliards pour 2013). Impressionnant! Les fortunes des Gates, Slim, Ortega ou Zuckerberg font rêver. Ne s’agit-il pas d’un idéal que d’atteindre ces sommets astronomiques de richesse?

mardi 17 janvier 2012

La crise identitaire péquiste

Des élections générales sont attendues en 2012 au Québec. Le Parti québécois y risque gros. Devant l’hécatombe des derniers mois, Bernard Drainville s’inquiète même de l’éventuelle disparition du PQ. Les départs de Curzi, Beaudoin, Lapointe et Aussant remettent directement en question le leadership de Marois. Mais ils symbolisent une crise identitaire beaucoup plus profonde. Depuis le référendum de 1995, le Parti québécois est incapable de maintenir la coalition qui lui avait donné naissance en 1968. Il a rapidement perdu l’appui de la gauche avec son virage néolibéral sous Bouchard (1996-2001). Il perd aujourd’hui les plus pressés des souverainistes (pensons à Aussant) et les plus avides du pouvoir (pensons à Charrette, Ratthé et Rebello).

mercredi 7 décembre 2011

Redonner confiance en la démocratie


En 2012, tout indique que les Québécois seront appelés aux urnes pour élire un nouveau gouvernement. La dernière fois, en décembre 2008,  ils avaient été nombreux à bouder l’élection (particulièrement les jeunes). Le taux de participation de 57,3%, alors jugé catastrophique par le Directeur général des élections, était le plus bas taux en 70 ans. Il n’y a aucune raison de croire que la situation pourrait s’améliorer cette année.

lundi 30 août 2010

Ces coalitions indésirables mais nécessaires

La réalité des gouvernements minoritaires est réapparue dans le paysage électoral canadien en 2004. Depuis, les Canadiens en ont élu trois de manière successive (libéral en 2004 et conservateur en 2006 et 2008). Et les derniers sondages indiquent qu’une telle situation pourrait se reproduire aux prochaines élections générales.

vendredi 4 juin 2010

La contre-Révolution tranquille

Le Québec fêtera ce mois-ci le cinquantième anniversaire de sa Révolution tranquille. Le 22 juin 1960, le Parti libéral du Québec (PLQ) prenait le pouvoir après un règne de 16 années de l’Union nationale (1944-1960). Un ancien ministre libéral fédéral, Jean Lesage, devenait alors le 19e premier ministre de l’histoire du Québec, propulsé par son «Équipe du tonnerre» dont l’intention était de rompre avec la période duplessiste.

samedi 11 juillet 2009

L'engagement citoyen des jeunes au Québec

Ces trois articles sont inspirés des résultats d’un mémoire de maîtrise en sociologie réalisé à l’Université Laval et déposé en avril de cette année. Le mémoire intitulé Les motivations à l’engagement citoyen des jeunes Québécois à l’ère postmoderne a été réalisé sous la direction de Mme Andrée Fortin et ses résultats sont le fruit d’entretiens réalisés auprès de jeunes de 18 à 25 ans qui s’engagent dans leur milieu.

1. Que signifie l’engagement citoyen pour les jeunes d’aujourd’hui?

Au moment où j’amorçais mes études de maîtrise à l’Université Laval (janvier 2004), je vivais des questionnements quant à l’engagement politique de ma propre génération. Malgré mon fort intérêt pour la politique, je constatais m’être moi-même trop peu impliqué en politique active, que ce soit au sein d’ailes jeunesse de partis politiques ou même au sein d’associations étudiantes. Un texte que j’écrivais en octobre 2003 (publié au Nouvelliste sous le titre «Pourquoi combattre?») décrivait bien mon sentiment par rapport à l’engagement de ma génération. J’écrivais que «jamais la jeunesse n’a[vait] été aussi désillusionnée et pessimiste face à son pouvoir de changer réellement les choses par la politique, de faire cesser les injustices par cette voie».

Avais-je tort? Les jeunes au Québec sont-ils vraiment cyniques, désillusionnés, voire apathiques, face aux questions d’ordre politique? Cette question a agi comme leitmotiv de mon projet de maîtrise. J’ai voulu mieux comprendre l’engagement citoyen des jeunes et, par le fait même, c’est bien évident, mes propres comportements d’engagement.

Un des résultats significatifs tient à la définition même de l’engagement citoyen. Pour les jeunes Québécois, s’engager dans son milieu signifie être en action. Plusieurs des jeunes rencontrés insistent sur l’importance d’être conscientisés aux problèmes d’ordre collectif. Or, la conscientisation et la sensibilisation renvoient pour eux à la passivité. Il faut faire plus! S’engager, c’est militer, organiser, diriger, manifester! Mais s’engager, c’est surtout être en mesure de transformer son mode de vie. Par exemple, il ne sert à rien d’avoir une «conscience» écologiste si on n’en applique pas les principes à notre vie quotidienne.

En outre, les jeunes sont très actifs, peut-être même davantage que les générations précédentes. Par exemple, le mouvement de grève étudiante du printemps 2005 n’a rien à envier aux manifestations des années 1960 et 1970. Le dynamisme étudiant en matière de consommation responsable ou en matière environnementale indique également à quel point les jeunes adoptent des comportements éthiques. C’est là tout le contraire de l’apathie, n’est-ce pas?

En contrepartie, plusieurs préfèrent ne pas s’engager s’ils ne constatent pas immédiatement les résultats de leurs actions. C’est pourquoi les luttes locales et personnelles sont privilégiées aux grands débats idéologiques et aux projets de société, car elles permettent plus facilement l’efficience de l’action d’engagement. C’est pourquoi, également, la participation électorale connaît des ratés aussi «catastrophiques», pour reprendre les termes du Directeur général des élections du Québec (décembre 2008). L’engagement citoyen, c’est travailler pour «un monde meilleur» disent plusieurs jeunes. Or, pour eux, ce monde meilleur ne se bâtit pas toujours à travers les organes politiques officiels. La politique active, oui, c’est important! Mais elle embrigade trop pour une jeunesse qui craint tant le dogmatisme et la pensée unique. Les partis politiques contemporains ne devraient-ils pas s’inspirer de ces résultats pour se transformer, pour devenir des partis beaucoup plus décentralisés, où les débats d’idées ont libre cours? Le question reste en suspens.

2. La génération Y : pourquoi s’engager?

Ce travail de maîtrise sur l’engagement citoyen était également un moyen de mieux connaître cette génération de jeunes qu’on appelle «génération Y». Les Y (nés entre 1978 et 1990) sont les premiers enfants de l’ère Internet. Ils maîtrisent les technologies, mais en sont très dépendants. Ils sont aussi perçus comme les enfants de la Charte des droits et libertés. Leur liberté d’action est essentielle, tout comme l’est leur autonomie. Avant d’entreprendre une tâche, ces jeunes veulent en comprendre le sens. C’est la génération du «pourquoi».

Dans l’engagement citoyen, le «pourquoi» est donc à la base même des motivations à s’engager. Pourquoi ce groupe plutôt qu’un autre? Pourquoi cette cause? Pourquoi agir ainsi? Ces jeunes ont en aversion l’action aveugle et la crédulité. Pour nombre d’entre eux, l’adhésion aux idées d’un parti politique peut être perçue comme le renoncement à la critique et à la liberté de pensée. Si, autrefois, le monde de leurs parents était un monde où les idéologies prenaient toute la place, et de façon manichéenne (capitalistes contre communistes; souverainistes contre fédéralistes), leurs propres comportements d’engagement entrent aujourd’hui en rupture avec cette façon de faire, laissant davantage de place aux nuances, aux zones grises, aux «pourquoi».

C’est pour laisser cette place à la nuance que les jeunes qui s’engagent aujourd’hui refusent de ne servir qu’une seule cause ou qu’un seul groupe. Certains vont s’impliquer au sein de partis politiques ou d’associations étudiantes, d’autres vont privilégier l’action communautaire ou les causes écologistes. Cependant, peu importe leur secteur d’implication, l’engagement citoyen n’est jamais inconditionnel et toujours révocable. Il doit appeler l’esprit critique et permettre l’expérimentation et les rencontres. Il doit être utile pour soi. S’il ne l’est plus, c’est qu’il est temps de cesser l’engagement. C’est pourquoi règne une certaine méfiance des engagements permanents. Par une adhésion multiple, les jeunes peuvent s’impliquer dans divers groupes simultanément, côtoyant diverses causes et, bien sûr, divers individus. Néanmoins, leur engagement est trop souvent «dégagé», c’est-à-dire temporaire et conditionnel.

Pour les jeunes, l’engagement appelle la réciprocité : il permet de servir tout autant qu’il leur sert. Par exemple, ils reconnaissent que les relations interpersonnelles dans l’engagement sont très utilitaires, d’où l’importance accordée au réseautage (on voit là l’influence d’Internet). Ils vont s’entourer de personnes efficaces, complémentaires à eux, qui peuvent leur apprendre ou qui peuvent, tout simplement, leur apporter de la reconnaissance. Ceci dit, l’engagement citoyen n’est pas totalement utilitaire. Les jeunes que j’ai rencontrés s’engagent pour de véritables motifs collectifs. Ils cherchent sincèrement à «bâtir» leur monde meilleur. Et pour y arriver, ce qui compte, ce n’est pas la fidélité aux groupes pour lesquels ils adhèrent, mais la fidélité à leurs propres idéaux (symboles de leur liberté). L’engagement citoyen agit en quelque sorte comme une quête d’authenticité, une quête de soi. Se fondre à un parti, à un groupe, à une cause ou à une idéologie, ce serait, pour plusieurs, la négation même de cette quête.

3. Quel avenir politique pour le Québec?

L’avenir politique du Québec inquiète. D’importantes questions émergent de l’actualité. Comment le Québec compte sortir indemne de la présente crise économique malgré sa dépendance économique au géant étasunien? Qu’en est-il de l’avenir de la langue française en Amérique? Combien de temps durera l’immobilisme québécois en matière environnementale? Enfin et surtout, comment tous ces défis pourront être relevés dans une conjoncture de crise démographique?

Ces questions constituent de réelles préoccupations pour ces jeunes que j’ai rencontrés dans le cadre de ce travail de maîtrise. Ils s’engagent notamment pour répondre à une ou plusieurs de ces interrogations. S’ils sont apathiques et cyniques, ce n’est que face aux instances qui demeurent passives devant ces problèmes.

Certains baby-boomers peuvent déplorer le fait que les jeunes ne portent pas de projets de société, comme «dans leur temps» (indépendance du Québec, socialisme, société du loisir). Cette perception est faussée par la simple supériorité numérique des boomers. Par la seule force du nombre, les jeunes des années 1960 et 1970 étaient en mesure de transformer leur société. Ils avaient pour ainsi dire le pouvoir d’agir, notamment en politique. Ainsi s’est développée une perception romantique des jeunes de cette époque. Étaient-ils tous si engagés et si intéressés par l’action politique? Bien sûr que non. Mais ils croyaient assurément à leur pouvoir d’action par cette voie, ce qui ne peut plus être aussi facilement le cas des enfants de la crise démographique. Ces derniers pourfendent ce monde de rêveurs et d’idéalistes dont sont issus leurs parents. À ce titre, aucun des jeunes rencontrés ne dit suivre les traces de ses parents en matière d’engagement citoyen. Opposition générationnelle? Opposition idéologique? Sans doute un peu des deux.

Les jeunes d’aujourd’hui rêvent eux aussi d’un monde meilleur, mais ils sont surtout des pragmatiques. Ils vont privilégier une résolution adaptative de problèmes courants, favorisant par exemple l’action locale et personnelle. Si les actions gouvernementales ne sont plus le vecteur de changement qu’elles étaient, on passera par l’action communautaire. Si la politique active est devenue trop basée sur l’artifice, on agira au sein de groupes de pression. Et si ces groupes de pression ne rejoignent pas notre vision, on agira individuellement. Voilà tout!

Cependant, à force de vouloir résoudre pragmatiquement les problèmes qui s’abattent sur soi, on en oublie parfois le sens même de nos actions. Les jeunes Québécois sont peut-être aujourd’hui les victimes de leur propre pragmatisme. En investissant de leur temps et de leur énergie dans des actions hors de la sphère politique, ils dynamisent assurément de nouveaux milieux d’engagement. Mais leur désertion partielle de la politique active pourrait bien mener leurs propres idéaux à leur perte. Malgré tous leurs défauts, les partis politiques ont cet avantage qu’ils peuvent – quand ils le veulent – être la courroie de transmission entre l’idéologie et l’action. Pour une génération en quête d’authenticité, il semble ironique qu’il faille– de façon subversive – intégrer cette politique spectacle pour transformer leur société. Mais c’est justement par une implication politique de jeunes intègres, authentiques et sûrement idéalistes que la politique pourra se renouveler et s’adapter aux problématiques québécoises contemporaines. N’en a-t-elle pas cruellement besoin?

jeudi 14 mai 2009

Les motivations à l'engagement citoyen de la jeunesse québécoise à l'ère postmoderne

Texte de communication à l'ACFAS, 11 mai 2009.

Dans les minutes qui vont suivre, tel que le titre de ma communication l’indique, je m’entretiendrai avec vous des motivations à l’engagement citoyen chez la jeunesse québécoise à l’ère postmoderne. Les résultats que je vous présente aujourd’hui sont ceux d’un mémoire de maîtrise de sociologie que j’ai déposé en avril à l’Université Laval. J’amorce donc en vous présentant le plan de ma présentation.

1. Mes motivations à choisir un tel thème;
2. Précision conceptuelle : postmodernité, engagement citoyen, jeunesse québécoise;
3. Énoncé de ma question de recherche;
4. Démarche méthodologique;
5. Présentation et discussion des résultats.

Mes motivations à étudier l’engagement citoyen

Mon intérêt pour la question de l’engagement citoyen chez les jeunes provient d’un désir de démystifier la perception d’une jeunesse qui, devant les questions à portée politique, serait désengagée, désabusée, dépassée, apathique et cynique. Est-il vrai que la jeunesse se désengage si on la compare aux générations précédentes? Sur le plan d’une participation strictement électorale, la désaffection des jeunes est vérifiable statistiquement (O’Neill, 2003; Milan, 2005; Gidengil, 2005) et cela a d’importantes répercussions sur l’ensemble de la participation. Si les États-Unis peuvent se targuer d’avoir enregistré lors de l’élection présidentielle de cette année des taux de participation jamais enregistrés depuis 1908 (l’Obamanie aidant), dans le cas des élections canadiennes et québécoises de l’automne, ce sont plutôt des taux records de faible participation qui ont été enregistrés (59,1% pour les premières et 57,3% pour les secondes). Cependant, nous en parlerons subséquemment, il serait réducteur de limiter l’engagement citoyen à sa manifestation électorale.

En effet, si d’aucuns accusent les jeunes d’être apathiques, d’autres parlent plutôt d’une jeunesse dynamique et revendicatrice dans ses actions de terrain, donnant pour exemple la grève étudiante de 2005 contre les coupures du gouvernement Charest (Bouchard, 2005; Kelly, 2005). De plus, la notion d’engagement citoyen s’inscrit dans un processus plus global d’éducation à la citoyenneté où la citoyenneté n’est plus perçue qu’en termes de devoir (par exemple le devoir d’aller voter), mais il l’est comme mode de vie. Le Renouveau pédagogique dans les écoles secondaires du Québec veut justement, quoique parfois maladroitement, mettre l’emphase sur une telle conception de la citoyenneté comme mode de vie. J’ai donc amorcé mon projet de recherche avec ce désir de mieux comprendre, quand les jeunes s’engagent, pourquoi ils le font.

Précision conceptuelle

Mon thème comporte trois concepts distincts qu’il est nécessaire de préciser avant d’énoncer la question de recherche. Le premier concept est celui de postmodernité, le deuxième celui d’engagement citoyen et le troisième celui de jeunesse québécoise.

Voyons brièvement ce que nous entendons pour chacun d’eux.
Le concept de postmodernité, comme son nom l’indique, réfère à une compréhension de la société qui suit la modernité. Bien que les auteurs s’entendent sur des traits caractéristiques de cette postmodernitié (apparition des technosciences, mise en place des médias de masse, avènement d’une économie postindustrielle), il s’agit d’un concept qui ne fait pas l’unanimité en sociologie ou en philosophie (Boisvert, 1995). Des auteurs préfèrent parler de modernité avancée (Fukuyama, 1993; Giddens, 1991), d’hypermodernité ou tout simplement de détournement de la modernité (Habermas, 1981). Même chez ceux qui emploient le terme, un questionnement réside à savoir si la postmodernité doit se comprendre en continuité ou en rupture par rapport au monde moderne (Bonny, 1998). Notre objectif n’était cependant pas de répondre à ce débat épistémologique, mais simplement d’utiliser le concept pour référer à certaines caractéristiques du monde qui se déploie devant nous. L’intérêt ne réside donc pas tant dans le concept que dans la réalité qu’il décrit. Dans cette optique de travail, ce sont les travaux du sociologue Michel Freitag qui nous ont inspiré pour donner une définition au concept de postmodernité.

C’est notamment à travers les deux tomes de son ouvrage Dialectique et Société (1986a; 1986b) que Michel Freitag cherche à favoriser une compréhension théorique des transformations de la société globale dans le long terme historique. Il y utilise le terme «postmodernité» pour préciser sa vision des sociétés actuelles, mais une postmodernité qui doit être comprise comme un horizon possible non encore advenu. La postmodernité serait en quelque sorte une dystopie (par opposition à utopie), c’est-à-dire un cauchemar non advenu vers lequel notre société tendrait.

Loin d’être un idéal à atteindre ou loin de simplement la valoriser, Freitag décrit donc la postmodernité comme devant être surpassée ou contournée. Ce passage au monde postmoderne doit être compris telle une menace totalitaire risquant d’exacerber l’individualisme et de fragiliser les liens sociaux. Les individus seraient en perpétuel processus d’adaptabilité à une société devenue système et dont la logique se dessine sous le sceau de la performance et de l’anomie. Cette vision freitagienne nous rappelle la «Foule solitaire» de David Riesman, la «Société du Spectacle» de Guy Debord, la «Matrice» des frères Wachowski ou même «L’âge des ténèbres» de Denys Arcand. Dans les quatre cas, ces auteurs et artistes nous mettent en garde contre le déploiement d’une société où les liens sociaux s’effriteraient.

Le contexte d’émergence de cette postmodernité serait la globalisation néolibérale à travers laquelle le monde du politique s’écroule sous le poids de la logique marchande. L’économie laisse sa place à la chrématistique, c’est-à-dire que l’accumulation de capital devient une fin en soi (Petrella, 2007; Freitag, 2008). La mainmise du néolibéralisme participerait donc à cette dissolution de la société par l’évacuation des problématiques d’ordre social ou politique.

Évidemment, un tel contexte déshumanisant aura des répercussions à l’échelle des comportements individuels : recherche d’efficacité, instrumentalisation des rapports à l’autre, nécessité d’adaptation au futur. Se peut-il qu’il ait des répercussions quant aux motivations à l’engagement citoyen? Nous y reviendrons au moment de poser la question de recherche.

Le deuxième concept est celui d’engagement citoyen. Tel que je l’ai mentionné en introduction, il faut comprendre l’engagement citoyen au-delà de la simple participation électorale. Il renvoie tantôt à une participation politique, tantôt à une toute autre forme de militantisme ou de bénévolat. L’engagement s’oppose aux attitudes de retrait, d’indifférence et de non-participation (Ladrière, 2008). Il renvoie à l’activité plutôt qu’à la passivité.

Il est cependant impossible de dresser le portrait de toutes les formes d’engagement. Dans notre cas, nous avons donc choisi de nous attarder à un engagement citoyen caractéristique de notre temps : l’altermondialisme.

L’altermondialisme est ce «mouvement des mouvements», comme on l’appelle (Mertes, 2004), qui est né d’un désir, voire d’une nécessité de s’opposer aux abus de la globalisation des marchés. Selon les auteurs, on le fait naître en 1994 avec le mouvement zapatiste du Chiapas, en 1999 avec la manifestation de Seattle contre le sommet du G8 ou en 2001 avec le premier Forum social mondial de Porto Alegre.

Toujours est-il qu’il s’agit d’un mouvement qui cherche à revaloriser la sphère sociale, et ce en tissant des liens sociaux et en fomentant des réseaux planétaires grâce notamment aux nouvelles technologies de l’information et des communications. Nous sommes conscients que l’altermondialisme ne regroupe pas toutes les formes d’engagement à teneur politique des jeunes Québécois, mais il s’avérait un choix tout désigné en raison de son caractère inclusif et transnational, ainsi que bien sûr en raison de son opposition à la globalisation néolibérale.

Enfin, notre troisième concept est celui de jeunesse québécoise. Il ne faut pas entendre ce concept de façon monolithique. Au contraire, la jeunesse renvoie avant tout à une période de la vie qui sera variable selon l’époque ou selon la culture. Par jeunesse, nous avons décidé de cibler des jeunes adultes de ce que nous appelons la génération Y. Le terme de génération Y renvoie aux jeunes adultes d’aujourd’hui, premiers enfants de l’ère cybernétique. De manière idéaltypique, on pourrait décrire les Y comme les enfants de la Charte des droits et liberté, comme des jeunes qui s’adaptent à la conjoncture socioéconomique instable plutôt que de s’y résigner, comme des jeunes pour qui la compréhension des motivations à agir est fondamentale (le «pourquoi») (Mathieu, 2008; Fahmy, 2007). En étudiant cette génération en particulier, nous souhaitions donc évaluer si, justement, dans leurs motivations à s’engager (leur «pourquoi»), les Y semblaient chercher à dépasser ou contourner la postmodernité, ou s’ils avaient plutôt une propension à la faire advenir cette postmodernité.

Énoncé de ma question de recherche

À la lumière des précisions conceptuelles qui précèdent, voici donc la question de recherche que je m’étais fixé :

Est-ce que, dans leur motivation à s’engager dans des actions à portée citoyenne, les jeunes Québécois marquent le passage à un monde postmoderne?

Plus précisément cette question cherchait à comprendre le comportement des jeunes selon trois modalités de la postmodernité :

• Le principe d’efficacité dirige-t-il et motive-t-il leurs actions d’engagement?
• Les rapports à l’autre dans l’engagement sont-ils instrumentalisés à des fins strictement utilitaires?
• Privilégient-ils une vision de l’avenir (à venir) ou plutôt une vision d’un futur qui s’abat sur soi et auquel il est nécessaire de s’adapter?

Méthodologie

Plus précisément, à nos fins d’enquête, nous avons ciblé des jeunes entre 18 et 25 ans. Nous avons choisi de réaliser des entretiens semi-dirigés auprès de jeunes qui s’engageaient. L’objectif étant de choisir des jeunes de diverses régions du Québec, nous avons décidé de les sélectionner en fonction de leur implication à au moins une activité de l’Institut du Nouveau monde (INM). L’INM est «un institut indépendant, non partisan, à but non lucratif, voué au renouvellement des idées et à l’animation des débats publics au Québec» (INM, 2008). Malgré son caractère non-partisan et même s’il ne se décrit pas comme tel, l’INM s’inscrit indirectement dans la mouvance altermondialiste par les nombreux projets qu’il met de l’avant et qui appellent au dépassement d’une forme d’inertie créée par la globalisation néolibérale. Ce qui importait surtout, c’est que les jeunes interrogés se reconnaissent eux-mêmes comme faisant partie de la mouvance altermondialiste, l’INM ne servant ici que d’entremetteur.

J’ai donc réalisé 13 entretiens semi-dirigés du 18 juillet au 7 août 2008. Ils ont duré entre trente-cinq minutes et une heure trente. Les entretiens étaient divisés en cinq grands thèmes : la perception de l’engagement citoyen, les expériences personnelles d’engagement, l’utilité de s’engager, la place de la sphère sociale dans l’engagement, la vision de l’avenir.

Après la transcription des entretiens, nous avons choisi d’y aller d’une analyse thématique des discours. La première étape consiste à effectuer la codification, c’est-à-dire d’identifier les principaux thèmes du discours. La seconde étape était l’examen discursif des thèmes. Les thèmes précédemment relevés sont alors examinés, interrogés et confrontés les uns aux autres.

Analyse des résultats

Présentons maintenant les principales conclusions auxquelles notre analyse nous permet d’arriver. Dans un premier temps, il semble y avoir chez nos répondants un désir de dépasser la condition humaine postmoderne telle que décrite par Michel Freitag. Cela se manifeste notamment par cette implication au sein de l’antithèse à la globalisation néolibérale qu’est le mouvement altermondialiste. Loin d’être cyniques face à l’avenir, ces jeunes interrogés sont en perpétuelle recherche de moyens pour revaloriser le politique et pour acquérir un véritable pouvoir d’action.

Des répondants parlent du processus menant à l’engagement comme le passage de la passivité à l’action comme nous pouvons le voir dans la citation de Mélanie. «Une personne décide de se prendre en mains, elle s’intéresse à la société [aspect passif] et a envie d’y contribuer [passage à l’action]». Pour ces jeunes rencontrés, l’engagement citoyen au sein du «mouvement des mouvements» n’entre aucunement en contradiction avec la réappropriation de la sphère politique. C’en est plutôt une condition. Ils comprennent difficilement l’apathie ou le «je-m’en-foutisme» de certains de leurs pairs et croient en leur possible éveil, c’est-à-dire à leur possible engagement. En ce sens, ils rejoignent l’idée de Michel Freitag comme quoi le XXIe siècle requiert la construction de solidarités humaines, notamment pour combattre la dissolution du social par le capital (Freitag et Pineault, 1999). Cela est confirmé par leurs réponses concernant les raisons de s’engager au sein de la société comme vous pouvez le voir sur le diaporama. «Faire de ce monde un monde meilleur» (Mélanie, Julie, Charles); «pour faire avancer la société» (Kevin); «pour que mes actions en entraînent d’autres» (Ian). Les jeunes entretiennent des utopies ou des idéaux concernant la construction d’un monde meilleur. En aucun cas l’engagement initial n’était motivé par des motifs purement égoïstes ou instrumentaux. Avec Durkheim, nous pourrions dire que «l’altruisme n’est pas destiné à devenir […] une sorte d’ornement agréable de notre vie sociale; mais il en sera toujours la base fondamentale» (Durkheim, 1967[1893], p. 207). Leur engagement répond donc à ce désir d’altruisme.

A contrario, dans un deuxième temps, en faisant un retour sur les trois caractéristiques de la postmodernité dont nous avons parlé les répondants participent tout de même d’une certaine manière à la reproduction de la condition de l’individu postmoderne.

Premièrement, une tendance à la constante recherche d’efficacité est perceptible. Nous l’avons vu, les jeunes savent pourquoi s’engager. Cependant, à la question de savoir où s’engager et comment le faire, ils deviennent stratégiques. Ils calculent et font des choix stratégiques, pragmatiques, parfois utilitaristes. Les notions d’efficacité et d’utilité de soi, de l’autre, du groupe et de la cause sont constamment évoquées comme préoccupations importantes dans l’engagement citoyen. On voit ici quelques citations. «J’ai choisi du monde qui pouvait être utile. On va donc aller chercher des outils ensemble» (David). «Il faut simplement trouver des gens qui vont nous servir […] C’est à travers le réseautage qu’on se développe dans le monde de l’engagement citoyen» (Ian).

Deuxièmement, l’altérité dans l’engagement est parfois appréhendée selon sa fonction par rapport à l’action. En s’engageant de manière de plus en plus ponctuelle, il devient facile de se désengager d’une cause quand il n’y a plus de sentiment d’apport dans l’action. Ce qui est particulier au contexte d’une postmodernité en émergence ici, c’est l’augmentation du désengagement ou de l’engagement multiple qui nuisent au tissage de relations sociales et favorisent plutôt l’instrumentalisation de l’autre à l’intérieur de réseaux sociaux fonctionnels et efficaces. Cela renvoie à une forme d’engagement que nous appelons «engagement-dégagement» (Wieviorka, 1998). L’altérité, tout comme la cause elle-même, joue un rôle de formateur, d’où la nécessité chez certains jeunes de côtoyer, à travers l’action, le plus grand nombre de personnes possible. On voit ici la citation de Charles qui va en ce sens. «C’est une des règles de ma vie. Apprendre le plus auprès du plus grand nombre de personnes possible. Il y a tellement d’informations dans le monde que plus tu parles à des gens qui sont engagés et plus tu risques de renforcir [sic.] ton savoir et ton pouvoir d’engagement» (Charles). Ainsi, l’engagement citoyen constitue avant tout une entreprise individuelle à travers laquelle les relations interpersonnelles (amicales notamment) sont possibles et souhaitables, mais non prioritaires.

Troisièmement, la relation au temps est ambivalente. Contrairement aux caractéristiques de l’individu postmoderne, les jeunes rencontrés sont en mesure de développer des grands projets d’avenir, voire des utopies. Toutefois, étant aux prises avec le monde de la quotidienneté, ils priorisent la résolution des problèmes immédiats, quotidiens, ce que Freitag appelle une «résolution adaptative des problèmes courants» (Freitag, 2002). Ils procèdent ainsi en l’adaptation de leurs utopies. Nous utiliserons un oxymore et parlerons d’«utopies pragmatiques». C’est notamment ce qui les amènera à privilégier un engagement du type «engagement-dégagement» (Wieviorka, 1998) dont nous avons parlé plus tôt. L’«engagement-dégagement» permet de s’adapter plus facilement aux obligations dictées par le futur, mais les répondants réalisent que cet engagement ponctuel peut nuire à la cause. Nous le constatons dans la citation de Lucie que vous pouvez voir sur le diaporama. «Je devrais centraliser mes actions. Au lieu de toucher à tout, me concentrer dans une [seule] cause pour passer plus de temps, [y consacrer] plus d’énergie, au lieu de me donner un peu partout» (Lucie)

C’est à la lumière de ce qui précède que nous concluons à un caractère paradoxal de l’engagement citoyen des jeunes Québécois interrogés. Ils sont aux prises avec le caractère postmoderne de leur propre identité citoyenne qui se déploie. D’une part ils combattent le système déshumanisant qui se met en place par la globalisation néolibérale; mais d’autre part, ils participent à la production de cette logique systémique en adoptant, ponctuellement, les caractéristiques de l’individu postmoderne dans leur propre engagement. Leur engagement agit donc à la fois comme une illustration de la postmodernité en émergence et comme un symbole du dépassement de cette réalité dystopique. Somme toute, les jeunes qui s’engagent ne seraient que partiellement prisonniers – en liberté conditionnelle faudrait-il dire – par rapport à la vision dystopique de la postmodernité que Michel Freitag énonce et dénonce.

En ce qui a trait aux limites inhérentes à notre étude, il faut noter son caractère synchrone nous empêchant de conclure si les jeunes des générations précédentes répondaient ou non aux mêmes critères quant à l’efficacité de leurs actions, à l’instrumentalisation de l’altérité ainsi qu’à leur rapport au temps. Aussi, il faut demeurer lucide quant à notre insuffisance à appréhender l’entièreté du concept de postmodernité. Nos conclusions issues d’entretiens auraient très bien pu se révéler au sein d’autres types de sociétés, en d’autres lieux, d’autres époques ou d’autres circonstances. Néanmoins, en voulant mesurer l’engagement citoyen tel que nous l’avons fait, notre objectif était de dresser le portrait instantané (de prendre un cliché) le plus fidèle possible de la réalité des jeunes Québécois engagés à notre époque. Quoique sans doute trop restreint, notre échantillon permet tout de même de dresser un intéressant portrait de la situation. Pour dépasser cette limite de notre étude, nous pourrions envisager de faire une étude comparative de l’engagement citoyen selon les générations. Nous pourrions ainsi voir si la génération Y s’engage selon des motivations distinctes par rapport aux générations précédentes ou suivantes.

Quoiqu’il en soit, ces résultats fournissent un éclairage intéressant au sujet de l’engagement citoyen contemporain. Ils permettent d’aborder et de comprendre l’engagement des jeunes d’une génération sans doute moins apathique et cynique qu’elle n’y paraît.

RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES

Boisvert, Y. (1995). Le Postmodernisme, Montréal : Boréal.

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vendredi 29 février 2008

Et si le débat était relancé

Cette semaine, des étudiants du Collège où j'enseigne ont voulu remettre le débat de la souveraineté du Québec au coeur des préoccupations étudiantes. Ils ont demandé aux professeurs leur collaboration en leur demandant d'écrire un court texte exprimant leur opinion. Voici le mien.


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J’applaudis l’initiative d’étudiants du Collège de vouloir remettre la question nationale au cœur des préoccupations des Québécois, principalement des jeunes. Néanmoins, question de ne pas reproduire ses erreurs du passé, le mouvement souverainiste québécois devrait amorcer sa réflexion en se questionnant sur les raisons pour lesquelles le débat a autant perdu en ampleur ces dernières années.

Les derniers sondages démontrent que c’est maintenant plus de 60% des Québécois qui n’appuient plus l’option souverainiste (63% selon un sondage de Léger Marketing datant de mai 2007). Pourquoi? Est-ce que l’option a mal vieilli? Est-ce que le Parti québécois est maintenant incapable de porter le projet en raison de toutes ses divisions? Est-ce simplement le contexte qui ne s’y prête pas? Difficile à dire. Toutefois, plus que jamais dans l’histoire du Québec, je crois qu’il est essentiel de débattre et de remettre le sujet à l’actualité.

Que l’on soit souverainiste ou fédéraliste, de gauche comme de droite, le contexte de globalisation prête au questionnement sur l’avenir des cultures et des langues en position minoritaire, incluant bien sûr le Québec. Loin de moi l’intention de dire qu’il faille se victimiser face à l’Amérique anglaise. Au contraire, le Québec de demain, qu’il soit souverain ou au sein de la fédération canadienne, se devra d’être plus ouvert que jamais. À la manière de la langue finnoise en Finlande ou danoise au Danemark, les Québécois francophones pourraient très bien faire la promotion du vivre-ensemble en français, tout en améliorant leur maîtrise de l’anglais, voire de l’espagnol. Il est en effet inadmissible que les Québécois ne maîtrisent pas davantage l’anglais. Cependant, il ne faut pas oublier que toute l’identité de cette nation québécoise repose sur l’héritage de notre langue. C’est elle qui nous a façonnés et c’est grâce à elle que nous parlons de nous comme d’une société distincte par rapport au Canada anglais ou aux États-Unis.

Il presse de remettre la question nationale au cœur de l’actualité, ne serait-ce qu’afin de s’assurer qu’autant nos enfants que ceux des immigrants qui choisiront un jour le Québec puissent s’exprimer en français et ainsi perpétuer l’héritage si riche de notre nation. La souveraineté est-elle encore le projet de société qu’il faille privilégier pour arriver à cette fin? Peut-être, mais non sans qu’il soit actualisé. Le débat reste ouvert. Ne le fermons pas.



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Par ailleurs, je renvoie à un texte que j'ai écrit il y a près de 3 ans, quand j'étais en Alberta, en réaction à une question qu'un collègue m'avait posé.

http://dland80.blogspot.com/2005/07/is-future-of-canada-secure.html

mercredi 2 mai 2007

Craintes déraisonnables

Il ne passe pas une semaine sans qu’on n’entende parler dans les médias de la question des accommodements (dé)raisonnables. Le débat entourant le port du kirpan, les fenêtres givrées du YMCA, le code de vie d’Hérouxville, l’histoire abracadabrante de la cabane à sucre en Montérégie : tous ces événements hyper-médiatisés sont confondus avec les problèmes d’extrémisme, d’intégrisme et de terrorisme. À un point tel que certains en viennent à croire que le Québec devient, petit à petit, une terre d’accueil pour les terroristes de demain. De façon complètement absurde, on agit parfois comme si les sikhs ou les musulmans représentaient une plus grande menace à l’identité québécoise que ne l’est la culture étasunienne. Le temps est peut-être venu de relativiser quelque peu les choses.

Il ne faut pas se cacher la tête sous le sable, il y a réellement des problèmes d’intégrisme religieux dans notre monde. Ce problème n’a rien de québécois, il est mondial et il menace le statut des femmes et le développement de la démocratie dans plusieurs pays. La misère et la détresse sociale sont des terreaux fertiles aux intégrismes. Des jeunes sans possibilité d’avenir apprennent à haïr l’Occident et la modernité comme si c’était la source de toute leur misère. Ces jeunes deviennent parfois terroristes, car, croient-ils, il s’agit du moyen de combattre l’origine du mal. Pendant ce temps, en Amérique, des jeunes adultes qui ne comprennent pas toujours la différence entre musulmans et intégristes apprennent à diaboliser – ou déshumaniser – le monde arabo-musulman dans son entier. Ces jeunes s’engagent en Irak ou en Afghanistan dans le but, croient-ils, de débarrasser le monde de quelques parasites rétrogrades qui menacent la progression des idées libérales.

Le problème n’est pas simple, car il vient d’une intolérance réciproque. La fermeture à la différence est la source de presque tous les conflits dans le monde contemporain. On est entré à l’époque des «identités meurtrières» dirait l’écrivain Amin Maalouf, c’est-à-dire une époque où les conflits sont presque tous à teneur identitaire. Plutôt que de voir l’autre comme un alter ego (un autre moi, un semblable), l’être humain des années deux milles semble s’attarder aux appartenances religieuses ou aux appartenances nationales avant de considérer l’appartenance à l’espèce humaine. Il s’agit d’un spectaculaire illogisme si on considère tous les défis – écologiques entre autres – auxquels l’humanité en entier fait présentement face, sans égard pour la langue ou le religion de chacun.

En tant que Québécois vivant en 2007, j’aurais raison de vouloir «protéger» des traits de mon identité qui me viennent de mes ancêtres (ma langue, mes croyances, mon mode de vie, etc.). Or, je ne dois pas oublier que je ressemble beaucoup moins à mon arrière-grand-père que je peux ressembler à un Américain, un Tunisien ou même un Sud-Coréen qui vit à la même époque que moi et qui connaîtra, tout comme moi, les problèmes liés au réchauffement de la planète ou à l’hyper-croissance du capitalisme. «Les hommes sont plus les fils de leur temps que de leurs pères» disait l’historien Marc Bloch. Pour cette raison, et considérant le monde «mondialisé» dans lequel nous vivons, la peur de l’étranger (xénophobie) est le pire danger qui nous guette. C’est la menace qu’il faudra vaincre si on veut que nos descendants voient un jour ce que Jacques Attali appelle, dans son Histoire de l’avenir, l’hyper-démocratie.Être tolérant envers les membres des communautés culturelles qui s’installent au Québec, ce n’est pas être négociable sur les questions de la démocratie, du statut de la femme ou de la protection de la langue française. Être tolérant, c’est simplement faire preuve d’ouverture, de compréhension et d’accueil, sans «pré-jugements». C’est ce qu’on appelle le relativisme culturel, par opposition à la xénophobie ou à l’ethnocentrisme.

Notre crise démographique obligeant, le Québec continuera d’être une terre d’accueil aux immigrants, qu’on le veuille ou non. Faisons alors la distinction entre les véritables défis de notre société et les comportements paranoïaques qui stigmatisent les immigrants et qui prennent tellement trop de place dans nos médias. C’est le premier pas vers une intégration réussie des néo-Québécois.

mercredi 28 février 2007

Pourquoi voter? Voter pour quoi?

Une autre campagne électorale est en cours. Tout comme celle de 2003, les mêmes thèmes refont surface : santé, éducation, baisses d’impôt, paiement de la dette, environnement, etc. Les partisans campent leurs positions respectives sur le programme de leur parti. Ils le font d’une manière dogmatique, comme si l’élection de leurs représentants allait modifier le cours de l’histoire du Québec. Simple idéalisation partisane ou exagération de la réalité?
En fait, ces partisans n’ont pas toujours tort de penser que l’élection d’un nouveau parti peut représenter un renouveau idéologique pour une société. Deux exemples : les élections du PLQ et de «l’équipe du tonnerre» de Jean Lesage en 1960 et du PQ de René Lévesque en 1976 qui ont toutes deux accéléré la modernisation du Québec.

Pourtant, chaque fois qu’une campagne électorale s’entame – qu’elle soit fédérale ou provinciale – les mêmes discours désillusionnés et cyniques refont surface. «Blanc bonnet, bonnet blanc» disent certains. D’autres arguent que les vrais partis susceptibles de modifier le cours des choses sont, et restent toujours, dans l’opposition. Mais à force de répéter haut et fort que nous vivons en démocratie, nous en venons à oublier que la démocratie est un projet perpétuellement inachevée. Certains (et je suis de ceux-là) diraient même qu’il s’agit d’une utopie dont on s’éloigne plutôt qu’on ne s’approche depuis quelques années. Et les discours cyniques ne peuvent qu’aggraver les choses.

Parmi les raisons qui nous font croire que la politique n’est plus qu’au service de l’Ordre marchand, il y a les travers des systèmes bipartites comme aux États-Unis, le poids de plus en plus important des lobbies et groupes de pression dans la prise de décisions de nos gouvernants ainsi que l’ouverture des marchés à la globalisation entraînant des pertes d’emplois et une baisse des conditions de travail. Lentement mais sûrement, l’idéologie néolibérale élimine, privatise et sous-traite dans un objectif d’efficience, de profit et de croissance. C’est «l’éloge de la richesse» et les gouvernements autant que les mouvements sociaux ne peuvent rien y changer. C’est, du moins, la vision pessimiste.

Pourtant, depuis cinq ou dix années, l’environnement est passé d’un sujet d’écolos et d’intellos à une préoccupation populaire. «L’ex-futur» président des États-Unis Al Gore mène une énorme campagne de sensibilisation pour contrer le réchauffement climatique. Des États et des municipalités américains ont pris des mesures radicales pour réduire leurs émissions de gaz à effet de serre. Au Canada, le gouvernement minoritaire de Stephen Harper s’est vu dans l’obligation de «verdir» son programme devant les revendications des partis d’opposition et des mouvements sociaux. Stéphane Dion a même réussi l’exploit de devenir chef du Parti libéral du Canada en cachant son manque de charisme (et de leadership diraient les conservateurs) derrière ses pancartes vertes. Chez les jeunes Québécois, l’environnement est devenu un sujet aussi important que l’éducation ou la santé. En ce sens, tous les partis doivent adapter leurs plate-formes électorales aux besoins de la population. Et ils le font!

Pourquoi aller voter si les partis politiques ont si peu de pouvoirs réels? Pour empêcher qu’on ne s’éveille un jour en se rendant compte que la démocratie est devenue qu’une supercherie, qu’une manipulation sémantique de l’esprit. La démocratie, ce n’est pas de léguer toutes nos responsabilités entre les mains de quelques élus. Les citoyens ont des droits, mais ils ont aussi des responsabilités comme celle de s’informer au-delà des quelques clips publicitaires et des reportages de 30 secondes de nos téléjournaux. Irez-vous consulter les programmes des cinq partis provinciaux sur Internet? Connaîtrez-vous les conséquences de votre choix le 26 mars prochain?

Albert Einstein disait que «le monde ne sera pas détruit par ceux qui font le mal, mais par ceux qui les regardent agir et refusent d’intervenir». Le simple fait de voter est bien insuffisant me direz-vous, mais c’est tout de même le premier geste symbolique de l’engagement citoyen.