Qui suis-je

Ma photo
Professeur de sociologie et d'histoire.
Aucun message portant le libellé engagement citoyen. Afficher tous les messages
Aucun message portant le libellé engagement citoyen. Afficher tous les messages

mardi 5 avril 2011

Ma conception de l'engagement citoyen


Il y a deux ans, j’ai terminé un mémoire de maîtrise sur l’engagement citoyen (sociologie, Université Laval, 2009). Mon travail de recherche m’a mené à interroger des gens qui s’engageaient dans leur milieu. Certains le faisaient par le bénévolat avec des personnes défavorisées ou avec des immigrants. D’autres le faisaient par leurs implications écologistes ou syndicales. Enfin, une partie d’entre eux s’impliquaient en politique partisane. En faisant ce travail de maîtrise, j’ai eu la chance de rencontrer des personnes extraordinaires qui défendaient – et défendent toujours – une vision d’un monde meilleur qu’il faut transformer à petite ou grande échelle.  D’un individu à l’autre, les points de vue n’étaient pas les mêmes. Mais dans tous les cas, on pouvait sentir ce réel désir de changer le monde. 

mercredi 17 mars 2010

Personnaliser l'engagement

Texte rédigé pour un blogue d'étudiants du Collège Laflèche

En avril 2009, je terminais mes études de maîtrise en sociologie par le dépôt d’un mémoire sur la question de l’engagement citoyen des jeunes. Concrètement, l’engagement citoyen est l’investissement de son temps dans une cause (politique, sociale, environnementale) dans le but d’améliorer le vivre-ensemble d’une société.
C’est une manifestation d’altruisme.

Vous l’aurez sans doute observé, trop peu de jeunes consacrent temps et énergie à la chose publique. Trop peu considèrent la politique et l’action citoyenne comme des moyens d’émancipation. En revanche, mes recherches m’ont permis de réaliser que les jeunes d’aujourd’hui ne sont pas moins engagés que l’étaient leurs parents. Ils investissent tout simplement d’autres lieux d’engagement.

Au-delà des débats générationnels dont je traite dans mon mémoire, qu’est-ce qui fait la distinction entre celui qui s’engage et celui qui ne le fait pas? Dans mon cas, l’éveil s’est effectué lors de mes études collégiales, de 1997 à 1999. J’ai alors fait la rencontre de gens significatifs qui m’ont éveillé intellectuellement et socialement. L’un d’entre eux avait pour devise : «on ne vous paiera jamais pour ce que vous ignorez». J’étais entré au collégial avec l’arrogance d’un jeune qui croyait tout savoir et qui banalisait ce qu’il ignorait; j’en sortais convaincu de la faiblesse de ma culture générale et de la nécessité d’agir pour avoir un impact sur le monde qui m’entoure.

Cette histoire est banale. Dans mon cas, elle m’a incité à vouloir enseigner, rédiger des textes d’opinion, m’impliquer au sein de causes qui me tenaient à cœur. Mon engagement est très imparfait. Rassurez-vous, je le reconnais. Il a pris un visage orienté idéologiquement et politiquement (ceux qui me connaissent peuvent deviner l’orientation). Il est donc très critiquable selon l’orientation idéologique que vous privilégiez vous-mêmes. Et je l’assume pleinement.

En ce sens, chacun doit personnaliser son engagement, l’assumer et se remettre constamment en question à savoir s’il en fait suffisamment (ou parfois trop, il faut savoir se retirer) par rapport aux moyens (intellectuels, socioéconomiques) qu’il possède. L’action citoyenne n’est pas réservée aux Laure Waridel, Steven Guilbeault et Naomi Klein de ce monde.

Les moyens de s’engager sont variés : privé plutôt que public, social plutôt que politique, rémunéré plutôt que bénévole. Les causes sont également multiples : environnement, éducation, santé, culture, loisirs, droits humains, lutte à la pauvreté, droits des femmes ou tout autre projet de société particulier. Les engagements peuvent même s’opposer (souverainistes contre fédéralistes; gauche contre droite). Mais ce qui compte réellement, c’est de développer cette fibre de l’engagement, c’est-à-dire ce désir que nos actions aient un impact sur la vie des autres. Il est impératif de fuir ce danger du narcissisme bête qui guette l’humanité. Nous devons en quelque sorte devenir des citoyens au sens athénien du terme.

Quels sont vos engagements?

mardi 16 mars 2010

Le mirage du cyberengagement

En moins de deux décennies, grâce à Internet, les communications se sont transformées sur la planète entière. Le manque de recul historique ne nous permet pas d’apprécier l’ampleur du phénomène, mais il s’avère déjà nécessaire de parler de «révolution». Depuis l’invention de l’imprimerie par Gutenberg au milieu du XVe siècle, aucune innovation communicationnelle n’a eu autant d’impact sur l’humanité. Internet a bouleversé le monde du travail, le monde de l’éducation, les habitudes culturelles, les relations avec nos proches (et moins proches), les loisirs et même la manière de mener des campagnes électorales (pensons à Obama en 2008).

Depuis la fin des années 1990, l’humanité est définitivement devenue cyberdépendante. Quelle entreprise novatrice pourrait se permettre d’être absente du Web en 2010? Quel milieu de travail pourrait se passer des communications par courriels? C’est sans parler de l’importance des réseaux sociaux virtuels, blogues, webtélés, moteurs de recherche ou forums de discussion.

Qu’en est-il de l’engagement citoyen dans un tel contexte? Internet favorise le réseautage et le partage d’informations. Il permet aisément le recrutement de nouveaux membres à des activités ou causes particulières. Il aide à lier des militants potentiels aux lieux d’engagement correspondant à leurs intérêts et besoins. Il rapproche, parfois dangereusement, mais souvent de manière féconde, culture savante et culture populaire. Internet est donc devenu un outil indispensable pour les partis politiques, les groupes communautaires et les associations de toutes sortes.

En revanche, Internet n’est pas garant d’un engagement et d’une responsabilisation accrus des citoyens. L’adhérent peut se conforter dans son cyberengagement, sans pour autant lier sa vie virtuelle à sa vie réelle. Aussi utile puisse-t-il être, le Web 2.0 (1) permet à quiconque de se donner rapidement bonne conscience, par la signature de pétitions ou l’appui exhibé à des causes nobles et justes. Mais tel un mirage, la pertinence de l’engagement disparaît à la première réactualisation de sa page Facebook.

L’engagement citoyen exige du temps, de l’énergie et du plaisir. Or, l’humanité vit aujourd’hui à l’ère de la «wikiculture» (2). Plus que jamais, l’acquisition de savoirs est associée à un processus dont il faut accélérer la marche. On ingère les informations et les expériences au rythme et à la manière dont on surconsomme les objets matériels : de façon boulimique et stoïque. Le danger est alors que le moi virtuel s’impose jusqu’à écraser une vie réelle en perte de sens.

Ainsi, en dépit des avantages indéniables de la révolution Internet, l’engagement citoyen doit toujours passer par une mobilisation physique, sociale, réelle. Le cyberengagement peut représenter un moyen remarquable de conscientisation et de sensibilisation. Mais il doit demeurer ce qu’il est foncièrement, c’est-à-dire un moyen (de communication efficace) et non une fin. Encore aujourd’hui, c’est par un engagement citoyen concret (politique, communautaire, étudiant ou autre) qu’il est possible d’avoir un impact direct sur sa société, peu importe la cause défendue.



(1) Le Web 2.0 désigne cette nouvelle tendance (depuis 2003-2004) à ce que les sites Internet soient plus interactifs (réseaux sociaux, blogues, Wiki, protocole RSS).

(2) Wiki signifie «rapide» à Hawaï. C’est du moins l’information trouvée «rapidement» et sans contre-vérification grâce au site Wikipédia.

Texte publié au Devoir le 19 mars 2010 et à La Presse le 20 mars 2010.

lundi 7 septembre 2009

Déficit démocratique à Trois-Rivières

Cet automne, les campagnes électorales risquent d’être à l’avant-plan une fois de plus dans l’actualité québécoise. Depuis 2003, les Québécois ont été appelés aux urnes pour trois élections provinciales (2003, 2007, 2008) et trois élections fédérales (2004, 2006, 2008). Tout indique qu’une autre élection fédérale se prépare à Ottawa. Dans ce contexte, il n’est pas très surprenant de constater un ras-le-bol, voire un cynisme, de la part de plusieurs citoyens.

Pourtant, la fréquence des élections n’en amenuise pas pour autant leur importance. Par exemple, le 1er novembre prochain, les électeurs de plus de 1100 municipalités du Québec auront l’opportunité de se choisir un nouveau conseil municipal. Aussi importants puissent être les pouvoirs fédéraux et provinciaux, c’est au sein des municipalités que se prennent les décisions ayant les impacts les plus directs sur la vie des citoyens. Il n’y a qu’à penser à l’aménagement et l’urbanisme, au développement économique local, aux logements sociaux, aux transports en commun et aux divers services essentiels tels que l’assainissement des eaux usées ou la récupération des matières résiduelles. Malgré cela, en 2005, ce n’est que 45% de la population qui s’est prémunie de son droit de vote. N’est-il pas paradoxal de constater que c’est à l’échelle municipale que sont susceptibles d’éclore les projets les plus innovants et progressistes, mais qu’en même temps ces élections sont les plus ignorées avec les élections scolaires?

Pourquoi ce je-m’en-foutisme? Le problème est multifactoriel : les jeunes adultes votent très peu comparativement à leurs aînés; les compétences municipales sont méconnues; les médias ne couvrent possiblement pas suffisamment les campagnes municipales. Tout cela est vrai. Mais par-dessus tout, la politique municipale rappelle une ancienne manière de faire de la politique où les guerres d’egos et le patronage primaient sur les intérêts des citoyens et sur les visions à long terme. Il me semble urgent de revaloriser la politique municipale et de dépasser cette perception folklorique. Cependant, il faut convaincre les citoyens que la vieille manière de faire la politique est révolue. L’est-elle? Le déficit démocratique dont plusieurs municipalités du Québec souffrent semble parfois indiquer que non. Trois-Rivières est l’une de ces municipalités.

Par déficit démocratique, il faut entendre la faible participation électorale, mais surtout l’absence de relève et d’opposition organisée. Est-il normal que des conseillers municipaux puissent siéger à leur poste pendant 10, 15, 20 ans? Que peuvent-ils bien «conseiller» de novateur après toutes ces années? Une municipalité doit préparer sa relève politique, c’est-à-dire qu’elle doit encourager la présence de candidats d’horizons divers, notamment des jeunes et des femmes. Autrement, elle condamne ses citoyens à un cynisme tout à fait compréhensible.

Il est en effet inquiétant qu’une ville de la taille de Trois-Rivières (9e en importance au Québec) soit incapable de trouver d’éventuels candidats à la mairie. Le maire Yves Lévesque et son conseil municipal font-ils tant l’unanimité? Sont-ils sans reproche? Laissez-moi en douter. D’ailleurs, plusieurs indices laissent croire qu’il existe bel et bien une opposition (la Coalition verte, la dissidence au projet de Trois-Rivières sur St-Laurent, la création de Force 3R). Alors, pourquoi ne s’organise-t-elle donc pas davantage? J’aimerais croire qu’elle manque tout simplement d’adhérents ou de financement. Or, je suis interpellé et inquiet par l’absence presque totale de débats d’idées à un moment où de nombreuses rumeurs de patronage et d’abus de pouvoir jettent une ombre sur l’hôtel de ville. La résurgence d’une forme de duplessisme à Trois-Rivières serait inacceptable, particulièrement si elle freine l’élan d’éventuels candidats aux divers postes de maire ou de conseillers.

J’estime qu’une campagne électorale devrait constituer un moment privilégié par des citoyens pour sortir de l’ombre et proposer leur vision d’avenir. Il ne reste plus qu’à souhaiter qu’un riche débat d’idées émerge d’ici le 1er novembre.


Publié au Nouvelliste le 9 septembre 2009

samedi 11 juillet 2009

L'engagement citoyen des jeunes au Québec

Ces trois articles sont inspirés des résultats d’un mémoire de maîtrise en sociologie réalisé à l’Université Laval et déposé en avril de cette année. Le mémoire intitulé Les motivations à l’engagement citoyen des jeunes Québécois à l’ère postmoderne a été réalisé sous la direction de Mme Andrée Fortin et ses résultats sont le fruit d’entretiens réalisés auprès de jeunes de 18 à 25 ans qui s’engagent dans leur milieu.

1. Que signifie l’engagement citoyen pour les jeunes d’aujourd’hui?

Au moment où j’amorçais mes études de maîtrise à l’Université Laval (janvier 2004), je vivais des questionnements quant à l’engagement politique de ma propre génération. Malgré mon fort intérêt pour la politique, je constatais m’être moi-même trop peu impliqué en politique active, que ce soit au sein d’ailes jeunesse de partis politiques ou même au sein d’associations étudiantes. Un texte que j’écrivais en octobre 2003 (publié au Nouvelliste sous le titre «Pourquoi combattre?») décrivait bien mon sentiment par rapport à l’engagement de ma génération. J’écrivais que «jamais la jeunesse n’a[vait] été aussi désillusionnée et pessimiste face à son pouvoir de changer réellement les choses par la politique, de faire cesser les injustices par cette voie».

Avais-je tort? Les jeunes au Québec sont-ils vraiment cyniques, désillusionnés, voire apathiques, face aux questions d’ordre politique? Cette question a agi comme leitmotiv de mon projet de maîtrise. J’ai voulu mieux comprendre l’engagement citoyen des jeunes et, par le fait même, c’est bien évident, mes propres comportements d’engagement.

Un des résultats significatifs tient à la définition même de l’engagement citoyen. Pour les jeunes Québécois, s’engager dans son milieu signifie être en action. Plusieurs des jeunes rencontrés insistent sur l’importance d’être conscientisés aux problèmes d’ordre collectif. Or, la conscientisation et la sensibilisation renvoient pour eux à la passivité. Il faut faire plus! S’engager, c’est militer, organiser, diriger, manifester! Mais s’engager, c’est surtout être en mesure de transformer son mode de vie. Par exemple, il ne sert à rien d’avoir une «conscience» écologiste si on n’en applique pas les principes à notre vie quotidienne.

En outre, les jeunes sont très actifs, peut-être même davantage que les générations précédentes. Par exemple, le mouvement de grève étudiante du printemps 2005 n’a rien à envier aux manifestations des années 1960 et 1970. Le dynamisme étudiant en matière de consommation responsable ou en matière environnementale indique également à quel point les jeunes adoptent des comportements éthiques. C’est là tout le contraire de l’apathie, n’est-ce pas?

En contrepartie, plusieurs préfèrent ne pas s’engager s’ils ne constatent pas immédiatement les résultats de leurs actions. C’est pourquoi les luttes locales et personnelles sont privilégiées aux grands débats idéologiques et aux projets de société, car elles permettent plus facilement l’efficience de l’action d’engagement. C’est pourquoi, également, la participation électorale connaît des ratés aussi «catastrophiques», pour reprendre les termes du Directeur général des élections du Québec (décembre 2008). L’engagement citoyen, c’est travailler pour «un monde meilleur» disent plusieurs jeunes. Or, pour eux, ce monde meilleur ne se bâtit pas toujours à travers les organes politiques officiels. La politique active, oui, c’est important! Mais elle embrigade trop pour une jeunesse qui craint tant le dogmatisme et la pensée unique. Les partis politiques contemporains ne devraient-ils pas s’inspirer de ces résultats pour se transformer, pour devenir des partis beaucoup plus décentralisés, où les débats d’idées ont libre cours? Le question reste en suspens.

2. La génération Y : pourquoi s’engager?

Ce travail de maîtrise sur l’engagement citoyen était également un moyen de mieux connaître cette génération de jeunes qu’on appelle «génération Y». Les Y (nés entre 1978 et 1990) sont les premiers enfants de l’ère Internet. Ils maîtrisent les technologies, mais en sont très dépendants. Ils sont aussi perçus comme les enfants de la Charte des droits et libertés. Leur liberté d’action est essentielle, tout comme l’est leur autonomie. Avant d’entreprendre une tâche, ces jeunes veulent en comprendre le sens. C’est la génération du «pourquoi».

Dans l’engagement citoyen, le «pourquoi» est donc à la base même des motivations à s’engager. Pourquoi ce groupe plutôt qu’un autre? Pourquoi cette cause? Pourquoi agir ainsi? Ces jeunes ont en aversion l’action aveugle et la crédulité. Pour nombre d’entre eux, l’adhésion aux idées d’un parti politique peut être perçue comme le renoncement à la critique et à la liberté de pensée. Si, autrefois, le monde de leurs parents était un monde où les idéologies prenaient toute la place, et de façon manichéenne (capitalistes contre communistes; souverainistes contre fédéralistes), leurs propres comportements d’engagement entrent aujourd’hui en rupture avec cette façon de faire, laissant davantage de place aux nuances, aux zones grises, aux «pourquoi».

C’est pour laisser cette place à la nuance que les jeunes qui s’engagent aujourd’hui refusent de ne servir qu’une seule cause ou qu’un seul groupe. Certains vont s’impliquer au sein de partis politiques ou d’associations étudiantes, d’autres vont privilégier l’action communautaire ou les causes écologistes. Cependant, peu importe leur secteur d’implication, l’engagement citoyen n’est jamais inconditionnel et toujours révocable. Il doit appeler l’esprit critique et permettre l’expérimentation et les rencontres. Il doit être utile pour soi. S’il ne l’est plus, c’est qu’il est temps de cesser l’engagement. C’est pourquoi règne une certaine méfiance des engagements permanents. Par une adhésion multiple, les jeunes peuvent s’impliquer dans divers groupes simultanément, côtoyant diverses causes et, bien sûr, divers individus. Néanmoins, leur engagement est trop souvent «dégagé», c’est-à-dire temporaire et conditionnel.

Pour les jeunes, l’engagement appelle la réciprocité : il permet de servir tout autant qu’il leur sert. Par exemple, ils reconnaissent que les relations interpersonnelles dans l’engagement sont très utilitaires, d’où l’importance accordée au réseautage (on voit là l’influence d’Internet). Ils vont s’entourer de personnes efficaces, complémentaires à eux, qui peuvent leur apprendre ou qui peuvent, tout simplement, leur apporter de la reconnaissance. Ceci dit, l’engagement citoyen n’est pas totalement utilitaire. Les jeunes que j’ai rencontrés s’engagent pour de véritables motifs collectifs. Ils cherchent sincèrement à «bâtir» leur monde meilleur. Et pour y arriver, ce qui compte, ce n’est pas la fidélité aux groupes pour lesquels ils adhèrent, mais la fidélité à leurs propres idéaux (symboles de leur liberté). L’engagement citoyen agit en quelque sorte comme une quête d’authenticité, une quête de soi. Se fondre à un parti, à un groupe, à une cause ou à une idéologie, ce serait, pour plusieurs, la négation même de cette quête.

3. Quel avenir politique pour le Québec?

L’avenir politique du Québec inquiète. D’importantes questions émergent de l’actualité. Comment le Québec compte sortir indemne de la présente crise économique malgré sa dépendance économique au géant étasunien? Qu’en est-il de l’avenir de la langue française en Amérique? Combien de temps durera l’immobilisme québécois en matière environnementale? Enfin et surtout, comment tous ces défis pourront être relevés dans une conjoncture de crise démographique?

Ces questions constituent de réelles préoccupations pour ces jeunes que j’ai rencontrés dans le cadre de ce travail de maîtrise. Ils s’engagent notamment pour répondre à une ou plusieurs de ces interrogations. S’ils sont apathiques et cyniques, ce n’est que face aux instances qui demeurent passives devant ces problèmes.

Certains baby-boomers peuvent déplorer le fait que les jeunes ne portent pas de projets de société, comme «dans leur temps» (indépendance du Québec, socialisme, société du loisir). Cette perception est faussée par la simple supériorité numérique des boomers. Par la seule force du nombre, les jeunes des années 1960 et 1970 étaient en mesure de transformer leur société. Ils avaient pour ainsi dire le pouvoir d’agir, notamment en politique. Ainsi s’est développée une perception romantique des jeunes de cette époque. Étaient-ils tous si engagés et si intéressés par l’action politique? Bien sûr que non. Mais ils croyaient assurément à leur pouvoir d’action par cette voie, ce qui ne peut plus être aussi facilement le cas des enfants de la crise démographique. Ces derniers pourfendent ce monde de rêveurs et d’idéalistes dont sont issus leurs parents. À ce titre, aucun des jeunes rencontrés ne dit suivre les traces de ses parents en matière d’engagement citoyen. Opposition générationnelle? Opposition idéologique? Sans doute un peu des deux.

Les jeunes d’aujourd’hui rêvent eux aussi d’un monde meilleur, mais ils sont surtout des pragmatiques. Ils vont privilégier une résolution adaptative de problèmes courants, favorisant par exemple l’action locale et personnelle. Si les actions gouvernementales ne sont plus le vecteur de changement qu’elles étaient, on passera par l’action communautaire. Si la politique active est devenue trop basée sur l’artifice, on agira au sein de groupes de pression. Et si ces groupes de pression ne rejoignent pas notre vision, on agira individuellement. Voilà tout!

Cependant, à force de vouloir résoudre pragmatiquement les problèmes qui s’abattent sur soi, on en oublie parfois le sens même de nos actions. Les jeunes Québécois sont peut-être aujourd’hui les victimes de leur propre pragmatisme. En investissant de leur temps et de leur énergie dans des actions hors de la sphère politique, ils dynamisent assurément de nouveaux milieux d’engagement. Mais leur désertion partielle de la politique active pourrait bien mener leurs propres idéaux à leur perte. Malgré tous leurs défauts, les partis politiques ont cet avantage qu’ils peuvent – quand ils le veulent – être la courroie de transmission entre l’idéologie et l’action. Pour une génération en quête d’authenticité, il semble ironique qu’il faille– de façon subversive – intégrer cette politique spectacle pour transformer leur société. Mais c’est justement par une implication politique de jeunes intègres, authentiques et sûrement idéalistes que la politique pourra se renouveler et s’adapter aux problématiques québécoises contemporaines. N’en a-t-elle pas cruellement besoin?

jeudi 14 mai 2009

Les motivations à l'engagement citoyen de la jeunesse québécoise à l'ère postmoderne

Texte de communication à l'ACFAS, 11 mai 2009.

Dans les minutes qui vont suivre, tel que le titre de ma communication l’indique, je m’entretiendrai avec vous des motivations à l’engagement citoyen chez la jeunesse québécoise à l’ère postmoderne. Les résultats que je vous présente aujourd’hui sont ceux d’un mémoire de maîtrise de sociologie que j’ai déposé en avril à l’Université Laval. J’amorce donc en vous présentant le plan de ma présentation.

1. Mes motivations à choisir un tel thème;
2. Précision conceptuelle : postmodernité, engagement citoyen, jeunesse québécoise;
3. Énoncé de ma question de recherche;
4. Démarche méthodologique;
5. Présentation et discussion des résultats.

Mes motivations à étudier l’engagement citoyen

Mon intérêt pour la question de l’engagement citoyen chez les jeunes provient d’un désir de démystifier la perception d’une jeunesse qui, devant les questions à portée politique, serait désengagée, désabusée, dépassée, apathique et cynique. Est-il vrai que la jeunesse se désengage si on la compare aux générations précédentes? Sur le plan d’une participation strictement électorale, la désaffection des jeunes est vérifiable statistiquement (O’Neill, 2003; Milan, 2005; Gidengil, 2005) et cela a d’importantes répercussions sur l’ensemble de la participation. Si les États-Unis peuvent se targuer d’avoir enregistré lors de l’élection présidentielle de cette année des taux de participation jamais enregistrés depuis 1908 (l’Obamanie aidant), dans le cas des élections canadiennes et québécoises de l’automne, ce sont plutôt des taux records de faible participation qui ont été enregistrés (59,1% pour les premières et 57,3% pour les secondes). Cependant, nous en parlerons subséquemment, il serait réducteur de limiter l’engagement citoyen à sa manifestation électorale.

En effet, si d’aucuns accusent les jeunes d’être apathiques, d’autres parlent plutôt d’une jeunesse dynamique et revendicatrice dans ses actions de terrain, donnant pour exemple la grève étudiante de 2005 contre les coupures du gouvernement Charest (Bouchard, 2005; Kelly, 2005). De plus, la notion d’engagement citoyen s’inscrit dans un processus plus global d’éducation à la citoyenneté où la citoyenneté n’est plus perçue qu’en termes de devoir (par exemple le devoir d’aller voter), mais il l’est comme mode de vie. Le Renouveau pédagogique dans les écoles secondaires du Québec veut justement, quoique parfois maladroitement, mettre l’emphase sur une telle conception de la citoyenneté comme mode de vie. J’ai donc amorcé mon projet de recherche avec ce désir de mieux comprendre, quand les jeunes s’engagent, pourquoi ils le font.

Précision conceptuelle

Mon thème comporte trois concepts distincts qu’il est nécessaire de préciser avant d’énoncer la question de recherche. Le premier concept est celui de postmodernité, le deuxième celui d’engagement citoyen et le troisième celui de jeunesse québécoise.

Voyons brièvement ce que nous entendons pour chacun d’eux.
Le concept de postmodernité, comme son nom l’indique, réfère à une compréhension de la société qui suit la modernité. Bien que les auteurs s’entendent sur des traits caractéristiques de cette postmodernitié (apparition des technosciences, mise en place des médias de masse, avènement d’une économie postindustrielle), il s’agit d’un concept qui ne fait pas l’unanimité en sociologie ou en philosophie (Boisvert, 1995). Des auteurs préfèrent parler de modernité avancée (Fukuyama, 1993; Giddens, 1991), d’hypermodernité ou tout simplement de détournement de la modernité (Habermas, 1981). Même chez ceux qui emploient le terme, un questionnement réside à savoir si la postmodernité doit se comprendre en continuité ou en rupture par rapport au monde moderne (Bonny, 1998). Notre objectif n’était cependant pas de répondre à ce débat épistémologique, mais simplement d’utiliser le concept pour référer à certaines caractéristiques du monde qui se déploie devant nous. L’intérêt ne réside donc pas tant dans le concept que dans la réalité qu’il décrit. Dans cette optique de travail, ce sont les travaux du sociologue Michel Freitag qui nous ont inspiré pour donner une définition au concept de postmodernité.

C’est notamment à travers les deux tomes de son ouvrage Dialectique et Société (1986a; 1986b) que Michel Freitag cherche à favoriser une compréhension théorique des transformations de la société globale dans le long terme historique. Il y utilise le terme «postmodernité» pour préciser sa vision des sociétés actuelles, mais une postmodernité qui doit être comprise comme un horizon possible non encore advenu. La postmodernité serait en quelque sorte une dystopie (par opposition à utopie), c’est-à-dire un cauchemar non advenu vers lequel notre société tendrait.

Loin d’être un idéal à atteindre ou loin de simplement la valoriser, Freitag décrit donc la postmodernité comme devant être surpassée ou contournée. Ce passage au monde postmoderne doit être compris telle une menace totalitaire risquant d’exacerber l’individualisme et de fragiliser les liens sociaux. Les individus seraient en perpétuel processus d’adaptabilité à une société devenue système et dont la logique se dessine sous le sceau de la performance et de l’anomie. Cette vision freitagienne nous rappelle la «Foule solitaire» de David Riesman, la «Société du Spectacle» de Guy Debord, la «Matrice» des frères Wachowski ou même «L’âge des ténèbres» de Denys Arcand. Dans les quatre cas, ces auteurs et artistes nous mettent en garde contre le déploiement d’une société où les liens sociaux s’effriteraient.

Le contexte d’émergence de cette postmodernité serait la globalisation néolibérale à travers laquelle le monde du politique s’écroule sous le poids de la logique marchande. L’économie laisse sa place à la chrématistique, c’est-à-dire que l’accumulation de capital devient une fin en soi (Petrella, 2007; Freitag, 2008). La mainmise du néolibéralisme participerait donc à cette dissolution de la société par l’évacuation des problématiques d’ordre social ou politique.

Évidemment, un tel contexte déshumanisant aura des répercussions à l’échelle des comportements individuels : recherche d’efficacité, instrumentalisation des rapports à l’autre, nécessité d’adaptation au futur. Se peut-il qu’il ait des répercussions quant aux motivations à l’engagement citoyen? Nous y reviendrons au moment de poser la question de recherche.

Le deuxième concept est celui d’engagement citoyen. Tel que je l’ai mentionné en introduction, il faut comprendre l’engagement citoyen au-delà de la simple participation électorale. Il renvoie tantôt à une participation politique, tantôt à une toute autre forme de militantisme ou de bénévolat. L’engagement s’oppose aux attitudes de retrait, d’indifférence et de non-participation (Ladrière, 2008). Il renvoie à l’activité plutôt qu’à la passivité.

Il est cependant impossible de dresser le portrait de toutes les formes d’engagement. Dans notre cas, nous avons donc choisi de nous attarder à un engagement citoyen caractéristique de notre temps : l’altermondialisme.

L’altermondialisme est ce «mouvement des mouvements», comme on l’appelle (Mertes, 2004), qui est né d’un désir, voire d’une nécessité de s’opposer aux abus de la globalisation des marchés. Selon les auteurs, on le fait naître en 1994 avec le mouvement zapatiste du Chiapas, en 1999 avec la manifestation de Seattle contre le sommet du G8 ou en 2001 avec le premier Forum social mondial de Porto Alegre.

Toujours est-il qu’il s’agit d’un mouvement qui cherche à revaloriser la sphère sociale, et ce en tissant des liens sociaux et en fomentant des réseaux planétaires grâce notamment aux nouvelles technologies de l’information et des communications. Nous sommes conscients que l’altermondialisme ne regroupe pas toutes les formes d’engagement à teneur politique des jeunes Québécois, mais il s’avérait un choix tout désigné en raison de son caractère inclusif et transnational, ainsi que bien sûr en raison de son opposition à la globalisation néolibérale.

Enfin, notre troisième concept est celui de jeunesse québécoise. Il ne faut pas entendre ce concept de façon monolithique. Au contraire, la jeunesse renvoie avant tout à une période de la vie qui sera variable selon l’époque ou selon la culture. Par jeunesse, nous avons décidé de cibler des jeunes adultes de ce que nous appelons la génération Y. Le terme de génération Y renvoie aux jeunes adultes d’aujourd’hui, premiers enfants de l’ère cybernétique. De manière idéaltypique, on pourrait décrire les Y comme les enfants de la Charte des droits et liberté, comme des jeunes qui s’adaptent à la conjoncture socioéconomique instable plutôt que de s’y résigner, comme des jeunes pour qui la compréhension des motivations à agir est fondamentale (le «pourquoi») (Mathieu, 2008; Fahmy, 2007). En étudiant cette génération en particulier, nous souhaitions donc évaluer si, justement, dans leurs motivations à s’engager (leur «pourquoi»), les Y semblaient chercher à dépasser ou contourner la postmodernité, ou s’ils avaient plutôt une propension à la faire advenir cette postmodernité.

Énoncé de ma question de recherche

À la lumière des précisions conceptuelles qui précèdent, voici donc la question de recherche que je m’étais fixé :

Est-ce que, dans leur motivation à s’engager dans des actions à portée citoyenne, les jeunes Québécois marquent le passage à un monde postmoderne?

Plus précisément cette question cherchait à comprendre le comportement des jeunes selon trois modalités de la postmodernité :

• Le principe d’efficacité dirige-t-il et motive-t-il leurs actions d’engagement?
• Les rapports à l’autre dans l’engagement sont-ils instrumentalisés à des fins strictement utilitaires?
• Privilégient-ils une vision de l’avenir (à venir) ou plutôt une vision d’un futur qui s’abat sur soi et auquel il est nécessaire de s’adapter?

Méthodologie

Plus précisément, à nos fins d’enquête, nous avons ciblé des jeunes entre 18 et 25 ans. Nous avons choisi de réaliser des entretiens semi-dirigés auprès de jeunes qui s’engageaient. L’objectif étant de choisir des jeunes de diverses régions du Québec, nous avons décidé de les sélectionner en fonction de leur implication à au moins une activité de l’Institut du Nouveau monde (INM). L’INM est «un institut indépendant, non partisan, à but non lucratif, voué au renouvellement des idées et à l’animation des débats publics au Québec» (INM, 2008). Malgré son caractère non-partisan et même s’il ne se décrit pas comme tel, l’INM s’inscrit indirectement dans la mouvance altermondialiste par les nombreux projets qu’il met de l’avant et qui appellent au dépassement d’une forme d’inertie créée par la globalisation néolibérale. Ce qui importait surtout, c’est que les jeunes interrogés se reconnaissent eux-mêmes comme faisant partie de la mouvance altermondialiste, l’INM ne servant ici que d’entremetteur.

J’ai donc réalisé 13 entretiens semi-dirigés du 18 juillet au 7 août 2008. Ils ont duré entre trente-cinq minutes et une heure trente. Les entretiens étaient divisés en cinq grands thèmes : la perception de l’engagement citoyen, les expériences personnelles d’engagement, l’utilité de s’engager, la place de la sphère sociale dans l’engagement, la vision de l’avenir.

Après la transcription des entretiens, nous avons choisi d’y aller d’une analyse thématique des discours. La première étape consiste à effectuer la codification, c’est-à-dire d’identifier les principaux thèmes du discours. La seconde étape était l’examen discursif des thèmes. Les thèmes précédemment relevés sont alors examinés, interrogés et confrontés les uns aux autres.

Analyse des résultats

Présentons maintenant les principales conclusions auxquelles notre analyse nous permet d’arriver. Dans un premier temps, il semble y avoir chez nos répondants un désir de dépasser la condition humaine postmoderne telle que décrite par Michel Freitag. Cela se manifeste notamment par cette implication au sein de l’antithèse à la globalisation néolibérale qu’est le mouvement altermondialiste. Loin d’être cyniques face à l’avenir, ces jeunes interrogés sont en perpétuelle recherche de moyens pour revaloriser le politique et pour acquérir un véritable pouvoir d’action.

Des répondants parlent du processus menant à l’engagement comme le passage de la passivité à l’action comme nous pouvons le voir dans la citation de Mélanie. «Une personne décide de se prendre en mains, elle s’intéresse à la société [aspect passif] et a envie d’y contribuer [passage à l’action]». Pour ces jeunes rencontrés, l’engagement citoyen au sein du «mouvement des mouvements» n’entre aucunement en contradiction avec la réappropriation de la sphère politique. C’en est plutôt une condition. Ils comprennent difficilement l’apathie ou le «je-m’en-foutisme» de certains de leurs pairs et croient en leur possible éveil, c’est-à-dire à leur possible engagement. En ce sens, ils rejoignent l’idée de Michel Freitag comme quoi le XXIe siècle requiert la construction de solidarités humaines, notamment pour combattre la dissolution du social par le capital (Freitag et Pineault, 1999). Cela est confirmé par leurs réponses concernant les raisons de s’engager au sein de la société comme vous pouvez le voir sur le diaporama. «Faire de ce monde un monde meilleur» (Mélanie, Julie, Charles); «pour faire avancer la société» (Kevin); «pour que mes actions en entraînent d’autres» (Ian). Les jeunes entretiennent des utopies ou des idéaux concernant la construction d’un monde meilleur. En aucun cas l’engagement initial n’était motivé par des motifs purement égoïstes ou instrumentaux. Avec Durkheim, nous pourrions dire que «l’altruisme n’est pas destiné à devenir […] une sorte d’ornement agréable de notre vie sociale; mais il en sera toujours la base fondamentale» (Durkheim, 1967[1893], p. 207). Leur engagement répond donc à ce désir d’altruisme.

A contrario, dans un deuxième temps, en faisant un retour sur les trois caractéristiques de la postmodernité dont nous avons parlé les répondants participent tout de même d’une certaine manière à la reproduction de la condition de l’individu postmoderne.

Premièrement, une tendance à la constante recherche d’efficacité est perceptible. Nous l’avons vu, les jeunes savent pourquoi s’engager. Cependant, à la question de savoir où s’engager et comment le faire, ils deviennent stratégiques. Ils calculent et font des choix stratégiques, pragmatiques, parfois utilitaristes. Les notions d’efficacité et d’utilité de soi, de l’autre, du groupe et de la cause sont constamment évoquées comme préoccupations importantes dans l’engagement citoyen. On voit ici quelques citations. «J’ai choisi du monde qui pouvait être utile. On va donc aller chercher des outils ensemble» (David). «Il faut simplement trouver des gens qui vont nous servir […] C’est à travers le réseautage qu’on se développe dans le monde de l’engagement citoyen» (Ian).

Deuxièmement, l’altérité dans l’engagement est parfois appréhendée selon sa fonction par rapport à l’action. En s’engageant de manière de plus en plus ponctuelle, il devient facile de se désengager d’une cause quand il n’y a plus de sentiment d’apport dans l’action. Ce qui est particulier au contexte d’une postmodernité en émergence ici, c’est l’augmentation du désengagement ou de l’engagement multiple qui nuisent au tissage de relations sociales et favorisent plutôt l’instrumentalisation de l’autre à l’intérieur de réseaux sociaux fonctionnels et efficaces. Cela renvoie à une forme d’engagement que nous appelons «engagement-dégagement» (Wieviorka, 1998). L’altérité, tout comme la cause elle-même, joue un rôle de formateur, d’où la nécessité chez certains jeunes de côtoyer, à travers l’action, le plus grand nombre de personnes possible. On voit ici la citation de Charles qui va en ce sens. «C’est une des règles de ma vie. Apprendre le plus auprès du plus grand nombre de personnes possible. Il y a tellement d’informations dans le monde que plus tu parles à des gens qui sont engagés et plus tu risques de renforcir [sic.] ton savoir et ton pouvoir d’engagement» (Charles). Ainsi, l’engagement citoyen constitue avant tout une entreprise individuelle à travers laquelle les relations interpersonnelles (amicales notamment) sont possibles et souhaitables, mais non prioritaires.

Troisièmement, la relation au temps est ambivalente. Contrairement aux caractéristiques de l’individu postmoderne, les jeunes rencontrés sont en mesure de développer des grands projets d’avenir, voire des utopies. Toutefois, étant aux prises avec le monde de la quotidienneté, ils priorisent la résolution des problèmes immédiats, quotidiens, ce que Freitag appelle une «résolution adaptative des problèmes courants» (Freitag, 2002). Ils procèdent ainsi en l’adaptation de leurs utopies. Nous utiliserons un oxymore et parlerons d’«utopies pragmatiques». C’est notamment ce qui les amènera à privilégier un engagement du type «engagement-dégagement» (Wieviorka, 1998) dont nous avons parlé plus tôt. L’«engagement-dégagement» permet de s’adapter plus facilement aux obligations dictées par le futur, mais les répondants réalisent que cet engagement ponctuel peut nuire à la cause. Nous le constatons dans la citation de Lucie que vous pouvez voir sur le diaporama. «Je devrais centraliser mes actions. Au lieu de toucher à tout, me concentrer dans une [seule] cause pour passer plus de temps, [y consacrer] plus d’énergie, au lieu de me donner un peu partout» (Lucie)

C’est à la lumière de ce qui précède que nous concluons à un caractère paradoxal de l’engagement citoyen des jeunes Québécois interrogés. Ils sont aux prises avec le caractère postmoderne de leur propre identité citoyenne qui se déploie. D’une part ils combattent le système déshumanisant qui se met en place par la globalisation néolibérale; mais d’autre part, ils participent à la production de cette logique systémique en adoptant, ponctuellement, les caractéristiques de l’individu postmoderne dans leur propre engagement. Leur engagement agit donc à la fois comme une illustration de la postmodernité en émergence et comme un symbole du dépassement de cette réalité dystopique. Somme toute, les jeunes qui s’engagent ne seraient que partiellement prisonniers – en liberté conditionnelle faudrait-il dire – par rapport à la vision dystopique de la postmodernité que Michel Freitag énonce et dénonce.

En ce qui a trait aux limites inhérentes à notre étude, il faut noter son caractère synchrone nous empêchant de conclure si les jeunes des générations précédentes répondaient ou non aux mêmes critères quant à l’efficacité de leurs actions, à l’instrumentalisation de l’altérité ainsi qu’à leur rapport au temps. Aussi, il faut demeurer lucide quant à notre insuffisance à appréhender l’entièreté du concept de postmodernité. Nos conclusions issues d’entretiens auraient très bien pu se révéler au sein d’autres types de sociétés, en d’autres lieux, d’autres époques ou d’autres circonstances. Néanmoins, en voulant mesurer l’engagement citoyen tel que nous l’avons fait, notre objectif était de dresser le portrait instantané (de prendre un cliché) le plus fidèle possible de la réalité des jeunes Québécois engagés à notre époque. Quoique sans doute trop restreint, notre échantillon permet tout de même de dresser un intéressant portrait de la situation. Pour dépasser cette limite de notre étude, nous pourrions envisager de faire une étude comparative de l’engagement citoyen selon les générations. Nous pourrions ainsi voir si la génération Y s’engage selon des motivations distinctes par rapport aux générations précédentes ou suivantes.

Quoiqu’il en soit, ces résultats fournissent un éclairage intéressant au sujet de l’engagement citoyen contemporain. Ils permettent d’aborder et de comprendre l’engagement des jeunes d’une génération sans doute moins apathique et cynique qu’elle n’y paraît.

RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES

Boisvert, Y. (1995). Le Postmodernisme, Montréal : Boréal.

Bonny, Y. (1998). Modernité avancée ou postmodernité? Enjeux et controverses. Société, (18-19), 87-121.

Bouchard, D. et al. (2005). Pétition du 31 mars 2005. Les motivations politiques des étudiants : pour une société juste [En ligne]. Adresse URL :
http://www.agora.crosemont.qc.ca/dphilo/concours/publications/pet31mars.pdf

Durkheim, É. (1967[1893]). De la division du travail social, Paris : Les Presses universitaires de France.

Fahmy, M. (2007). L'engagement des jeunes en mutation : le cas de l'École d'été de l'INM. Possibles, 31(1-2), 25-41.

Freitag, M. (1986a). Dialectique et société. Introduction à une théorie générale du Symbolique (tome 1). Montréal : Éditions coopératives Albert St-Martin.

Freitag, M. (1986b). Dialectique et société. Culture, pouvoir, contrôle. Les modes de reproduction formels de la société (tome 2). Montréal : Éditions coopératives Albert St-Martin.

Freitag, M. et Pineault, É. (1999). Le monde enchaîné. Québec : Éditions Nota bene.

Freitag, M. (2002). L’oubli de la société. Pour une théorie critique de la postmodernité. Québec et Rennes : Les Presses de l’Université Laval et Les Presses Universitaires de Rennes.

Freitag, M. (2008). L’impasse de la globalisation. Une histoire sociologique et philosophique du capitalisme. Montréal : Écosociété.

Fukuyama, Francis (1993). The End of History and the Last Man. New York : Harper Perennial.

Giddens, A. (1991). The Consequences of Modernity, Stanford : Stanford University Press.

Gidengil, E. et al.(2005). La sourde oreille : les jeunes adultes et les enjeux électoraux. Perspectives électorales, 7(1), 6-11.

Habermas, J. (1981). La modernité : un projet inachevé. Critique, (413), 950-967.

Institut du Nouveau Monde (2008), L’INM en bref [En ligne]. Adresse URL : http://www.inm.qc.ca/fr/aproposdeinm/inmenbref.html

Kelly, S. (2005). La fin de l’âge lyrique au Québec. In Fahmy M. et
Robitaille A. (dir.). Jeunes et engagés, Saint-Laurent : Éditions Fides.

Ladrière, J. (2008). Engagement. Encyclopaedia Universalis [En ligne]. Adresse URL : http://www.universalis-edu.com.ezproxy.usherbrooke.ca/article2.php?napp=4002&nref=F962901.

Mertes, T. (2004). A Movement of Movements: Is Another World Really Possible? New York : Verso.

Mathieu, A. (2008). Génération Y : les séduqués. La Presse, (20 septembre), A5.

Milan, A. (2005). Volonté de participer : l'engagement politique chez les jeunes adultes. Tendances sociales canadiennes, 79, 2-7.

O’Neill, B. (2003). Examen du déclin de la participation électorale chez les jeunes du Canada. Perspectives électorales, (juillet), 15-19.

Petrella, R. (2007). Pour une nouvelle narration du monde. Montréal : Écosociété.

Wieviorka, M. (1998). Raison et conviction : l’engagement. Paris : Éditions Textuel.